La spiritualité
de George Harrison

 
 

Depuis ses premières expériences indiennes sur les albums des Beatles, avec des chansons comme Love You To et Within You Without You, le public a vu en George Harrison le musicien spirituel par excellence. Ses premiers albums en solo, All Things Must Pass et Living in the Material World, regorgent de chansons qui, sans perdre leur potentiel commercial, font avant tout passer un véritable message religieux. Cet aspect n'a jamais disparu par la suite, bien que le compositeur ait appris à faire passer ses messages de façon plus discrète.

Mais au delà de ça, sait on vraiment ce en quoi croyait George Harrison, quel était le fond de son propos ? Souvent, la vision que l'on a du lien de George avec la spiritualité se limite au chanteur prosélyte fou de l'Inde. En creusant un peu, on découvre un homme particulièrement ouvert sur le monde et qui, s'il avait souvent les yeux tournés vers le ciel, savait aussi garder les pieds sur terre.

Quelle éducation religieuse pour le petit George ?

Parmi les Beatles, la parité religieuse était totale : John et Ringo avaient été élevés dans un climat anglican, George et Paul dans la tradition catholique. Malgré cela, aucun n'affichait, durant la Beatlemania, de véritable croyance. Selon Ringo, aucun des quatre n'était croyant à cette époque. Paul McCartney a parfois fait quelques allusions à la culture catholique, par exemple dans Let It Be, sans y croire lui-même. Quant à Lennon, son cheminement spirituel, qui a parfois rejoint celui de George, mériterait un article à part entière tant il est complexe, contradictoire, et parfois flou.

Dans sa famille catholique, George a, certes, été baptisé et a fait sa communion, mais il a délaissé la religion avant sa confirmation, considérant qu'il se confirmerait lui-même plus tard. Ses tendances allaient même à l'anticléricalisme, et il lui est arrivé de façon caustique comment il courrait se cacher lorsque le prêtre local venait quémander à sa mère de l'argent pour « construire une église ou un pub... ». Ce côté anticlérical lui est resté jusqu'à sa mort, notamment dans la chanson P2 Vatican Blues (publiée sur l'album posthume Brainwashed en 2002) qui dénonce le train de vie du Vatican.

Concernant Dieu lui-même, George refuse d'y croire tel que le voient les Chrétiens. Après tout, leur divinité est un dieu vengeur, qui punira les pécheurs et qui, selon les prêtres, prétendrait régenter jusqu'à la vie privée des gens. Un tel dieu mérite-t-il d'être vénéré ? Non, répond Harrison, suivi en cela par ses sœurs. Comme le relèvera avec amusement son ami Bill Harry dans l'encyclopédie qu'il consacre à George, ce dernier était parfois prompt à condamner dans le catholicisme ce qu'il appréciait dans l'Hindouisme ; cependant, on peut trouver un certain nombre de nuances entre les deux pratiques.

Par ailleurs, en ce début d'années 1960, George a à peine 20 ans, est l'un des hommes les plus célèbres du monde, et goûte à la richesse après une enfance assez austère. Pour reprendre ses propres mots, il vit plongé dans le monde matériel qu'il dénoncera bientôt.

Révélation

George Harrison jouant du sitar
George joue lui même du sitar sur plusieurs chansons des Beatles.

L'année 1965 (George a alors 22 ans) est le tournant qui le mène réellement à sa prise de conscience spirituelle, pour plusieurs raisons isolées. En janvier survient en effet ce qu'il appellera plus tard « l'expérience dentaire ». Rien de véritablement médical là-dedans en réalité. Un soir, John et George, ainsi que leurs épouses Cynthia et Pattie, se rendent à dîner chez un ami dentiste. Celui-ci a soigneusement disposé des sucres sur le manteau de la cheminée, qu'il met dans leur café à la fin du repas. Ce n'est qu'après ingurgitation que leur hôte leur révèle que les sucres étaient imbibés de LSD, substance hallucinogène puissante, encore légale à l'époque. Très vite, la soirée devient démentielle : un nouveau monde s'ouvre à eux et George est émerveillé. Comme il l'expliquera par la suite, cette expérience lui ouvrit de nombreuses portes spirituelles, comme une sorte de rite initiatique. Il en consomme pourtant sur une durée relativement restreinte, puisque il y renonce dès 1967/1968, craignant les potentiels dégâts que cela peut causer au cerveau. Après avoir composé It's All Too Much, dans laquelle il revient sur les effets de cette drogue, il l'abandonne au profit de la médition, qui ouvre selon lui de plus larges horizons.

Autre expérience importante en février de la même année. Les Beatles sont alors aux Bahamas pour tourner des scènes de leur film Help!. Swami Vishnudevananda profite un jour d'une de leurs pauses pour leur offrir à chacun un exemplaire de son ouvrage consacré au yoga. Les Beatles n'en font alors que peu de cas. Deux ans plus tard, lors de leur séjour en Inde, George se plongera avec délice dans le livre qui contribuera à l'impliquer plus encore dans la méditation. Dans l'immédiat, Help! a, quelques semaines plus tard, un autre impact sur la spiritualité de George. En avril, le tournage s'est déplacé à Londres. Le film met en scène les Beatles aux prises avec une mystérieuse secte indienne poursuivant Ringo. L'une des scènes se déroule dans un restaurant où joue un groupe de musique indienne. Les instruments traditionnels fascinent George qui se prend d'intérêt pour le sitar. Il en achète un, l'introduit sur une chanson des Beatles (Norwegian Wood) et commence à l'apprendre.

Très vite, il décide même de rencontrer la sommité en la matière, Ravi Shankar. Cette rencontre est, selon ses dires, celle qui l'a le plus marqué dans sa vie. En naîtra une longue amitié. Il ne faut en effet pas longtemps à George pour comprendre qu'en Inde, la musique est, en soi, une forme de spiritualité, et que la maîtrise du sitar est un art de vivre plus qu'un art tout court. Il est très rapidement fasciné par la philosophie indienne, qui lui apporte un certain nombre des réponses qu'il cherchait désespérément.

Les années sitar

Pochette de Revolver, album des Beatles
Sur Revolver, les Beatles font plusieurs fois allusion à la spiritualité orientale, notamment sur l'inspiration de George.

En 1966, George Harrison compose sa première chanson à l'aide du sitar : Love You To. On est là en pleine musique à l'indienne : sitar, tampoura, tablâ... George occidentalise l'affaire avec de la guitare et de la basse, mais on reste bien loin de l'oeuvre des Beatles : seul Ringo est présent sur l'enregistrement, avec son tambourin. Quant aux paroles, le bond est gigantesque : finies les déclarations d'amour sirupeuses, le thème est sérieux, voire sombre : « aime moi tant que tu le peux encore, la vie est courte. ». La maturité de Harrison nouvellement acquise est sur le point de s'exprimer plus vigoureusement encore. Dans la foulée de la sortie de Revolver, le groupe prend des vacances. Enfin, la vie de George n'est plus régentée par les tournées. Avec son épouse Pattie, il part cinq semaines à Bombay, et visite nombre de sites sacrés avec Shankar. Progressivement, il prend conscience de la philosophie hindoue. Là où il reprochait à ses contemporains un catholicisme de circonstance pendant la messe qui disparaît une fois l'Eglise quittée, il découvre des Indiens accordant une grande place à la spiritualité, et sont conscients que chacun est égal devant le divin. Plus encore, George est ébahi. Voici un pays où on ne demande pas de croire parce qu'il faut croire, mais où on explique que ne doit croire que celui qui pense pouvoir comprendre sa croyance, la vivre.

C'est également une nouvelle façon de concevoir les liens entre les êtres. Conception qu'il exprime à son retour dans Within You Without You. Selon cette philosophie, nous appartenons tous au même ensemble, et l'amour qui doit nous unir, le lien qui maintient le monde, doit primer sur les considérations bassement matérialistes. Son statut de star du rock pousse d'ailleurs George à se demander s'il est vraiment capable de se conforter dans ces principes. Within You Without You est également une nouvelle occasion pour le musicien de s'exercer au sitar. Pourtant, dès 1968, il renonce à cet instrument, conscient qu'il n'en maîtrisera jamais toutes les subtilités. Désormais, son message prendra la forme d'un rock bien occidental.

Le Maharishi et la méditation

Maharishi Mahesh Yogi
En Inde, les Beatles ont appris la méditation avec le Maharishi Mahesh Yogi.

En 1967, le public anglais découvre un étrange petit Indien, souvent hilare lors de ses interventions. Avec sa voix suraiguë et sa barbe, le personnage est pour le moins pittoresque dans l'austère paysage britannique ! Il s'agit du Maharishi Mahesh Yogi, père de la méditation transcendantale, décidé à faire découvrir cette technique à l'Occident. Il divise, bien entendu. Charlatan ou génie ? Pour Pattie Harrison, la question est vite tranchée et elle invite son mari à assister à une de ses conférences. Il est transformé et entraîne lui-même ses trois partenaires à assister à un séminaire de méditation organisé au Pays de Galles fin août. La méditation, expliquait le Maharishi, pouvait transformer un être sans forcément bouleverser sa vie. Message qui ne manque pas de séduire un George Harrison en quête de repères spirituels.

L'épisode est cependant vite troublé par la mort du manager du groupe, Brian Epsein. Le fait que celle-ci survienne pendant le séminaire est d'ailleurs pris par Harrison comme un signe, et la présence du maître spirituel appaise en partie la douleur des Beatles. Leurs obligations les empêchant de rester jusqu'à la fin du stage, il est décidé qu'ils se rendront en Inde, dans l'ashrâm du Maharishi à Rishikesh, pour apprendre à méditer.

C'est chose faite au début de l'année 1968, alors que George est de plus en plus initié à l'idée de lumière intérieure et de l'importance du regard en soi, qu'il expose dans The Inner Light. Dernière fois que les Beatles voyagent ensemble, leur séjour en Inde reste dans les annales. Ringo part rapidement : son estomac fragile peine a supporter la nourriture locale, et la méditation n'est alors pas son fort (depuis plusieurs années, il en fait en revanche une régulière promotion). Paul, de son côté, avait prévu de rester une durée bien déterminée, et repart par la suite vacquer à ses affaires. John et George, plus impliqués dans leur spiritualité, restent plus longtemps. L'ambiance du camp est particulière, hors du monde. Pour Paul, cela a une image de camp de vacances de son enfance. À la différence qu'ici, les scouts sont des célébrités richissimes.

L'isolement pousse les Beatles à composer plus que jamais, sur leurs guitares acoustiques. Pour George, de nombreuses chansons naissent, dont la publication s'étalera sur des décennies. Le cadre est parfait pour la méditation et la composition, et tout semble aller au beau fixe, jusqu'au jour où d'obscures rumeurs au sujet du Maharishi commencent à circuler. Le gourou aurait tenté d'abuser de femmes du camp, notamment Mia Farrow. Rumeur lancée par Alexis Madras, un proche du groupe qui craignait de perdre son influence sur Lennon, ou réalité ? Toujours est il que c'en est trop pour John qui claque la porte, accompagné de George. Ce dernier ne parvient cependant pas à quitter l'Inde et préfère rester quelques temps chez Ravi Shankar.

Précher la bonne parole

À son retour, George est, selon tous ses proches, totalement transformé. Plus sérieux, parfois même déprimé, il lui arrive de passer des heures à réciter des mantras et à méditer. Fou de voitures, il lui arrive un jour de conduire pendant 23 heures sans discontinuer, en scandant des mantras. Cette humeur mélancolique transparaît dans While My Guitar Gently Weeps, dans laquelle il se lamente de l'état du monde et du fait que les gens, dominés et aveugles, sont incapables de déclarer leur amour les uns pour les autres et de vivre en harmonie avec le monde. Dans le même temps apparaît une tendance de plus en plus courante chez lui : George écrit des chansons d'amour plus ambiguës,  qui peuvent s'adresser autant à une femme qu'à Dieu. C'est notamment le cas de Long, Long, Long. Pourtant, dans les quelques chansons qu'il écrit pour les derniers albums des Beatles, sa spiritualité est en retrait. Les querelles d'égo dans le groupe et sa mélencolie l'emportent, transparaissant notamment dans I Me Mine où il se lamente de l'égoisme du monde, le sien compris.

Avec Living in the Material World, George Harrison délivre en 1973 un résumé de ses convictions spirituelles.

Tout change avec le début de sa carrière solo. Ses deux premiers albums, en effet, sont de véritables recueils de sa spiritualité. Avec My Sweet Lord, Harrison parvient à atteindre le sommet des charts en chantant son amour de Dieu, en scandant le mantra Hare Krishna, et en le mélant aux Alléluia chrétiens. Une manière d'appeler à la tolérance religieuse car, pour George, peu importe le nom qu'on lui donne, qu'il soit un ou multiple, Dieu est Dieu et seul son amour compte. Sur All Things Must Pass, il détaille sa position. On y trouve un certain nombre de chanson typiques de sa mélencolie du moment (notamment la chanson-titre), mais aussi de petits manuels à l'égard de l'aspirant-spirituel. Awaiting on You All charge les églises (notamment le Pape dont Harrison explique que, dans la mesure où il possède plus de 50% des actions de General Motors, il n'est habilité qu'à donner des cours de Bourse), les horoscopes, pour inviter les croyants à revenir à l'essentiel, l'amour de Dieu, sans souci pour les fioritures et querelles de clocher. Dans Art of Dying, il explique clairement le concept de mort selon les Hindous, les multiples réincarnations et le besoin d'atteindre un certain niveau de spiritualité pour échapper à ce cycle. Enfin, pierre angulaire de l'album, Isn't It a Pity est un constat des travers de l'humanité, de la façon dont, à force de se lamenter de nos soucis et de causer du tort aux autres, nous ne sommes plus capables de voir la beauté qui nous entoure.

Avec le succès d'All Things Must Pass, Harrison fait entrer la spiritualité orientale dans le foyer de millions d'occidentaux. Mais la tâche de George n'est pas terminée. Ravi Shankar l'informe un jour du drame humanitaire et politique qui se joue dans son pays natal, le Bangladesh. Malgré sa réticence à monter sur scène, George se décide : il organise un immense concert avec de nombreux amis : Eric Clapton, Bob Dylan, Ringo Starr, Billy Preston, Leon Russell, Jim Keltner... L'événement connaît un succès retentissant, et l'album publié par la suite fait de même. En quelques heures de musique, Harrison a fait connaître au monde l'existance du Bangladesh et du drame qui s'y joue. Cerise sur le gateau, le concert a été introduit par Ravi Shankar et ses musiciens indiens, ovationnés par la foule... même lorsqu'ils s'accordent !

À cette époque, George est profondément impliqué dans sa spiritualité, se qualifiant de « yogi inavoué » : il récite des mantras, ne quitte jamais un petit chapelet dans une pochette suspendue à son cou ; et finance l'action de l'Association internationale pour la conscience de Krishna (ISKON) à laquelle il procure même un domaine en Grande-Bretagne. Il fonde en 1973 la Material World Charitable Foundation, destinée à aider des associations humanitaires, et financée par les recettes de son nouvel album, Living in the Material World. Plus encore que son prédécesseur, le disque regorge de chansons sur la spiritualité de George. La chanson titre expose ainsi la différence entre le monde matériel et le monde spirituel, à la base de sa pensée, tandis qu'un autre hit publié en single, Give Me Love (Give Me Peace on Earth) expose son idéal d'amour et de paix entre les êtres, mais aussi plus subtilement ses incertitudes et questionnements spirituels. The Light that Has Lighted the World expose le sentiment de Harrison face aux gens qui ne supportent pas le changement, qui refusent que l'on puisse être libre et heureux. Be Here Now expose un autre pilier de sa pensée, la nécessité de se concentrer sur le présent pour ne pas se laisser absorber par les regrets ou l'envie. Dans son ensemble, l'album est l'un des travaux les plus spirituels de George, et l'accueil, s'il est plus mitigé par la critique, est enthousiaste de la part du public.

Désillusion, et des allusions

Extrait du film La Vie de Brian
En produisant La Vie de Brian, George fait passer son message dénonçant les erreurs et égarements des religions organisées.

À l'aube de 1974, George a un énorme projet pour populariser la musique indienne en occident : organiser des tournées pour Ravi Shankar et ses musiciens. Une première étape, en Europe, se passe très bien. Pour les Etats-Unis, George a un projet plus fou, faire une tournée conjointe avec eux. Ce sera la première fois qu'un ex-Beatle organise une tournée ; et quelle tournée ! Outre l'orchrestre indien, Harrison a rassemblé la fine fleur de ses amis musiciens pour l'accompagner. Une tournée entre amis, hautement attendue. Le souci, c'est que le public attend George Harrison, ex-Beatle. La première partie de musique indienne les déstabilise donc, mais que dire du passage sur scène d'un George Harrison ancré dans sa spiritualité, qui modifie les paroles de ses hits et même de In My Life, de John Lennon dans laquelle il déclare « In my life, I love God more » (« Dans ma vie, c'est Dieu que j'aime le plus. »), et qui déclare être prêt à mourrir pour la musique indienne mais pas pour le rock ! Si le public et la critique se montrent positifs lors des passages de la troupe, le magazine Rolling Stone scelle le destin de la tournée et de l'album Dark Horse qui l'accompagne dans une tribune sanglante où il est expliqué que George n'a, tout simplement, pas de talent.

Après cette désillusion, et face à la critique, George se fait plus discret sur sa philosophie. Sur Extra Texture, certes, il appelle, dans The Answer Is at the End, à ne pas être trop dur avec ceux que l'on aime, mais les messages se font plus discrets. L'amour de Dieu est camouflé derrière l'amour des femmes, comme dans Love Comes to Everyone, et George se voit même refuser certaines chansons trop spirituelles pour son album Somewhere in England. Cela ne l'empêche pas de se lamenter sur l'état du monde, dans Save the World, et sur le mépris des hommes pour la nature ; ou encore de s'attrister de la réaction des gens à son égard, avec Mystical One. Lors de son grand retour en lumière avec Cloud Nine, les allusions spirituelles sont absentes, ou discrètement camouflées dans des rythmes plus vifs, comme This Is Love, qui, sous des dehors de chanson d'amour, explique aussi que la solution à nos problèmes est avant tout en nous, ou encore dans Fish on the Sand, qui pousse George à expliquer que sans l'amour de Krishna, il se sent comme un « poisson sur le sable ».

La pensée spirituelle de George se glisse également dans un autre média, le cinéma. En 1980, il finance la comédie des Monty Python La Vie de Brian, parodie acide de la naissance du culte chrétien. Le film dénonce les travers des églises, la façon dont le message de Jésus a été déformé par ceux qui l'ont suivi ; dont les suivants ont préféré se concentrer sur des détails sans importance (faut il vénérer la gourde ou la sandale du prophète ?) plutôt que d'écouter son message (qui est qu'il ne faut, justement, suivre personne et penser pas soi-même). Totalement dans le message de George qui avait déjà chanté son dégoût des prêtres qui n'ont plus rien de spirituel et s'intéressent plus à la forme qu'au fond.

Derniers feux

Après plus de vingt ans d'allusions voilées, George Harrison remet, de façon posthume, sa spiritualité en lumière sur Brainwashed.

Pour George, les années 1990 sont placées sous le seau de la discrétion, lui permettant de se ressourcer en famille et de profiter de ses passions. Il fait de nombreux voyages et se consacre à sa spiritualité. Il aide notamment Ravi Shankar à produire l'album Chants of India en 1997. Cette même année, il apprend qu'il est atteint d'un cancer d'un poumon dont il est soigné l'année suivante. Toute cette période, il compose et enregistre dans son studio privé, pour lui, sans tenir compte d'un quelconque label. Peu à peu se mettent en place des chansons parmi les plus personnelles qu'il ait jamais écrites. Il les enregistre à partir de 1999 pour préparer Brainwashed, son dernier album. Il y dénonce dans la chanson titre le lavage de cerveau dont nous sommes tous victimes, la façon dont l'état, l'école, l'église tentent de nous persuader de choses qui vont à l'encontre de ce que nous sommes. La réponse est, pour lui, dans l'amour de Dieu dont il scande le nom. Sur P2 Vatican Blues, il attaque violemment le train de vie de l'église, tandis que sur Any Road, il parle de ses voyages spirituels et physiques. De façon générale, les chansons de l'album se penchent sur son ressenti de la vie, comme un testament aux tonalités pourtant lumineuses et gaies.

En effet, dès 2000, George sait qu'il va mourir. Il lui arrive d'ailleurs parfois d'exprimer sa lassitude, son désir de partir, la sensation qu'il a fait tout ce qu'il avait à faire. Lorsqu'il apprend que son cancer s'est généralisé, il n'en est pas affecté outre mesure. Comme l'explique son fils, il n'avait pas peur de mourir, ayant la conviction que tout se passerait bien, qu'il surpasserait le cycle des réincarnations. En 2001, au milieu de difficiles opérations, il voyage une dernière fois dans la ville sainte de Bénarès, s'immerge dans le Gange.

En octobre, un mois à peine avant sa mort, il utilise ses dernières forces pour chanter Horse to the Water, dernier témoignage de la façon dont il a essayé d'expliquer la religion aux gens. Il se lamente : « on peut guider son cheval au point d'eau, mais on ne peut pas le forcer à boire » avant de raconter, successivement le sort de trois hommes qu'il a essayé de guider. Du premier, il dit que « si certains naviguent dans leur vie, lui avait heurté un récif » et que, avant d'avoir pu atteindre une certaine sagesse, il a « éteint son cerveau » (allusion à la drogue ou au suicide ?) ; le second a, pour sa part, sombré dans l'alcoolisme tout en prétendant que tout allait bien. Quant au troisième, prédicateur, George en dit que s'il parlait tant de Satan, c'est qu'il devait bien le connaître tant il semblait possédé. Il ajoute que, lorsqu'il lui a demandé de parler de la parole de Dieu, le brave curé lui a répondu ne pas avoir le temps, trop occupé à dénoncer l'horreur de la fornication. Même mourant, George trouvait encore le moyen de critiquer les prêtres qui ont perdu de vue le sens de la religion, l'alcool qui l'avait un temps fait sombrer, et la drogue que certains ont préféré voir comme une fin et non un moyen.

Mystical One

George Harrison s'est éteint le 29 novembre 2001, entouré de son épouse Olivia, de son fils Dhani, et de disciples du mouvement Hare Krishna qui ont scandé avec lui des mantras jusqu'à la fin. Dans le documentaire de Martin Scorsese, George Harrison: Living in the Material World, Olivia déclare que la pièce s'est littéralement illuminée. Dans la foulée, elle et son fils ont emporté les cendres de Harrison jusqu'en Inde, où elles ont été répendues dans le Gange, selon sa volonté.

À partir de 1965, George n'a fait aucun secret de son cheminement spirituel et de son amour pour l'Inde. Cela aurait pu être pris pour de l'opportunisme dans les années 1960 où la chose était à la mode, mais l'obstination avec laquelle le musicien a continué à exposer sa pensée dans ses disques, même lorsque la critique le lui reprochait, la façon dont son engagement s'est poursuivi jusqu'à sa mort, montrent qu'il ne s'agissait pas d'une mode ou d'un caprice de musicien. À la fin de sa vie, celui qui possédait de nombreuses richesses, qui avait été l'une des personnalités les plus célèbres au monde, déclarait que jamais il n'avait connu de moment plus important que lorsqu'il a découvert l'Inde.

L'objet de cette page n'est en aucun cas de faire la promotion des croyances de George Harrison pour elles-même, ou du mode de vie qu'il a choisi. Il s'agit en revanche de faire comprendre la sincérité de sa démarche, l'importance de l'Inde dans la vie de ce musicien qui, s'il est resté pour le grand public l'ex-Beatle un peu mystique, était en réalité beaucoup plus. Toute sa vie, George Harrison a réussi à rester fidèle à ses convictions, quitte à perdre une bonne part de son succès et à mettre sa carrière entre parenthèses, et cela, dans un monde où la mode et la célébrité à tout prix priment, mérite le respect.




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