L'épopée des Traveling Wilburys


I'm so tired of being lonely  


 
 
 

On considère souvent, en simplifiant un peu trop, que la carrière solo de Harrison s'est arrêtée, de son vivant, avec la sortie de Cloud Nine en 1987. Il est vrai qu'il s'agit du dernier album studio qu'il publie avant de mourir (Brainwashed étant terminé en 2002 de façon posthume) en tant que George Harrison. Ce serait pourtant ignorer un temps fort de sa carrière, une initiative qui lui a apporté un grand succès critique et commercial à la fin des années 1980 : la fondation des Traveling Wilburys, supergroupe de rêve.

Aux origines

Les Traveling Wilburys au grand complet
Les Traveling Wilburys au grand complet : de gauche à droite, Roy Orbison, Jeff Lynne, Bob Dylan, George Harrison et Tom Petty.

Nous sommes au printemps 1988. George est à Los Angeles tandis que son album Cloud Nine connaît un grand succès. Afin d'en profiter plus longtemps, les officiels de Warner Bros. Records lui ont demandé de composer une chanson inédite pour figurer en face B de This Is Love, le prochain single à paraître. Sur la côte californienne, il contacte donc son producteur, Jeff Lynne, qui travaille au nouvel album de Roy Orbison, Mystery Girl. Orbison n'est pas un inconnu pour George. À l'époque où les Beatles débutaient juste, ils avaient tourné avec lui, qui connaissait alors le sommet de sa carrière avec son hit Oh, Pretty Woman. Pourquoi ne pas le laisser participer ? Par ailleurs, George sait que son ami Bob Dylan possède une maison dans les environs, avec tout le matériel nécessaire à des enregistrements dans son garage. L'endroit idéal pour une session improvisée. Enfin, il se trouve que Harrison a oublié quelques jours plus tôt sa guitare chez un autre ami, Tom Petty, leader du groupe Tom Petty and the Heartbreakers. La guitare et Petty sont donc récupérés en chemin.

Le courant passe très vite entre ces cinq là, guitaristes de talents et bons amis. Dans un coin, George repère une caisse portant l'inscription « handle with care » (« à manier avec précaution »). L'inspiration vient et il griffonne un premier vers ; les autres se laissent emporter, écrivent à leur tour, notamment Dylan. Désireux de profiter de la voix de velours d'Orbison, Harrison lui compose quelques vers particuliers ; très vite la chanson prend forme. Quelques solos de guitare slide classique chez George, l'harmonica de Bob ; un peu de batterie ajoutée par le fidèle Jim Keltner, et Handle with Care devient un hit programmé.

Quand ils entendent ça, les dirigeants de Warner tombent des nues : une telle chanson, en face B, ce serait un vrai gâchis. Exit l'inédit en face B de This Is Love, qui héritera de Breath Away from Heaven, également publiée sur Cloud Nine. Pourquoi l'expérience n'irait-elle pas plus loin ?

Volume 1

Gérer un supergroupe de la sorte n'est cependant pas chose aisée. Quand cinq pointures sont réunies, il y a de fortes chances pour qu'elles soient occupées. Et en effet, Roy Orbison et Bob Dylan sont sur le point de partir en tournée. Qu'à cela ne tienne : neuf jours de sessions à Los Angeles suffiront à enregistrer les pistes de base (guitares, chant). Jeff Lynne et George, de retour au studio de ce dernier à Friar Park, se chargent des éventuels ajouts. Encore une fois, tout se fait entre amis : la batterie est tenue par Jim Keltner, Ray Cooper (producteur de plusieurs disques de George au début des années 1980), s'occupe des percussions, et Jim Horn se charge comme à son habitude des arrangements de cuivres. Rien de bien nouveau, un album comme tous ces vieux routiers sont habitués à les faire.

Clip de Handle with Care
Les Traveling Wilburys dans le clip de Handle with Care. George est à l'arrière plan, derrière l'épaule de Roy. Dylan et Petty sont de dos.

C'est justement ce qui fait la force de ce Traveling Wilburys, Volume 1 lorsqu'il sort en octobre 1988. Au milieu de la débauche de sons artificiels des années 1980, voilà du rock, du vrai, pour ceux qui en manquaient. Mais au fait, pourquoi ce nom de Traveling Wilburys ? Gary Tillery explique dans son ouvrage sur George que cela viendrait d'une expression que répétaient Lynne et Harrison en studio à chaque imperfection : « We'll bury it in the mix » (« on enterrera ça au mixage ») qui fut vite abrégée en « Wilbury ». Pour Bill Harry, l'origine serait un délire du même ordre : chaque problème technique était attribué durant les sessions aux Gremlins, que le groupe aurait vite surnommé Wilburys...

Quelle que soit l'origine du nom, les trois autres larrons ont tôt fait d'adopter l'idée de Traveling Wilburys et, pour pousser les choses plus loin, chacun prend un nom de scène : George devient Nelson Wilbury, Bob Dylan est Lucky, Roy Orbison est Lefty, Jeff Lynne est Otis, et Tom Petty, Charlie T. Wilbury Jr. Quant aux chansons, aucune ne sera nommément attribuée à son auteur, bien que certaines soient facilement identifiables. Heading to the Light est ainsi clairement une chanson de Harrison, de même que End of the Line ; Dirty World, Congratulations et surtout Tweeter and the Monkey Man sont clairement identifiables comme œuvres de Dylan. Petty signe Last Night et Margarita. Enfin, Jeff Lynne compose Rattled et Not Alone Any More, cette dernière étant interprétée par la voix très caractéristique de Roy Orbison. Il faut reconnaître cependant qu'un indice des auteurs respectifs a été donné sur la pochette dans les informations concernant les éditeurs des chansons : chacun est édité par une maison différente.

Malgré ces quatre compositeurs, ces cinq interprètes forts différents, le disque possède une certaine unité qui trahit le fait que, somme toute dans cette bande d'amis, chacun a apporté un petit quelque chose. Les deux hits publiés en single, Handle with Care et End of the Line sont sans conteste les temps forts du disque, mais l'ensemble est d'un très bon niveau, et on ne décèle pas vraiment de chanson faible. J'ai une petite préférence personnelle pour la performance vocale de Roy Orbison sur Not Alone Any More. Le public ne s'y trompe pas et l'album connaît un succès fort appréciable : triple disque de platine aux États-Unis où il atteint la troisième place des charts, disque de platine au Royaume-Uni, et une entrée dans les top 10 de plusieurs pays. Quant à la critique, elle salue cet album avec entrain.

Pochette de Traveling Wilburys Volume 1Traveling Wilburys Vol. 1

Publié par Warner Bros. Records et Wilbury Records en octobre 1988
Enregistré en avril - mai 1988
Produit par Otis et Nelson Wilbury (Jeff Lynne et George Harrison)
10 pistes, 36 minutes

Liste des chansons :
  1. Handle with Care
  2. Dirty World
  3. Rattled
  4. Last Night
  5. Not Alone Any More
  6. Congratulations
  7. Heading for the Light
  8. Margarita
  9. Tweeter and the Monkey Man
  10. End of the Line

Coup dur

Roy Orbison dans les années 1960
Roy Orbison (ici au sommet de sa gloire dans les années 1960) est mort brusquement peu après la sortie du premier disque des Traveling Wilburys.

Alors que ces cinq chanteurs, dont les carrière connaissaient à cette époque un succès variable, rencontrent un grand succès, un événement dramatique survient. Le 6 décembre 1988, Roy Orbison, qui vient juste d'achever son dernier album, Mystery Girl, est terrassé d'une crise cardiaque. L'auteur de Oh, Pretty Woman n'avait que 52 ans, et s'apprêtait à rejoindre les Wilburys pour filmer un clip pour la chanson End of the Line.

Ses quatre compères sont atteint par sa mort, mais décident de terminer le travail. Le tournage se poursuit. La chanson a la particularité de faire intervenir des couplets de plusieurs des chanteurs, notamment Petty, Lynne, et enfin Orbison, d'une voix étonnemment spectrale et pure. Dans le clip, ce passage est transcendé. Dans le wagon de train où chante le groupe, lorsque survient le couplet du défunt, la lumière se tamise, une brise souffle, les regards s'illuminent, tandis que la caméra se centre sur la guitare d'Orbison, posée sur un rocking chair se balançant en rythme. Sympathique hommage.

Pour le public, qui a adopté sans réserve le groupe, la question se pose : le groupe se reformera t-il ? Qui tiendra la cinquième place laissée vacante ? On parle de Del Shannon, qui répond que le projet l'intéresserait, mais n'est pas à l'ordre du jour. On évoque aussi des enregistrements de Carl Perkins qui pourraient servir à un nouveau disque... Ceci sans parler de quelques prises inédites qui circulent déjà illégalement.

Dernière blague

Contrairement aux rumeurs, ce sera finalement un quatuor qui retournera en studio au printemps 1990. Malgré le souvenir attristé de Roy, le groupe réussit à enregistrer dans la bonne humeur et la détente la plus totale une dizaine de titres. Parmi eux, le dynamique She's My Baby qui ouvre l'album, et des chansons agréables comme Inside Out, The Devil's Been Busy, ou encore Cool Dry Place. De façon générale, si l'ensemble n'atteint pas la majesté du premier opus (l'absence de la voix distinctive d'Orbison joue beaucoup dans ce constat, d'ailleurs), le tout reste d'une bonne qualité.

Par humour, chaque membre change de surnom : Nelson Wilbury (Harisson) devient Spike, Otis (Lynne) devient Clayton, Charlie T. Jr. (Petty), Muddy, et Lucky (Dylan) devient Boo. Le disque est dédié à Lefty (Orbison). La blague est consacrée par Harrison, qui propose, pour déstabiliser tout le monde, de nommer le disque Traveling Wilburys Vol. 3, sautant volontairement le 2. À t-il voulu faire un clin d'œil aux enregistrements clandestins qui circulent, ou juste se moquer du public ? Lynne laisse supposer que c'était la deuxième solution.

Comme la plupart des suites, le disque connaît un succès critique moindre que son prédécesseur, ce qui ne l'empêche pas d'atteindre les top 20 dans de nombreux pays. Puisque le groupe a réussi à surmonter la mort d'un des siens, combien de temps durera t-il ?

Pochette de Traveling Wilburys Volume 3Traveling Wilburys Vol. 3

Publié par Warner Bros. Records et Wilbury Records en octobre 1990
Enregistré en avril - mai 1990
Produit par Clayton et Spike Wilbury (Jeff Lynne et George Harrison)
11 pistes, 36 minutes

Liste des chansons :
  1. She's My Baby
  2. Inside Out
  3. If You Belonged to Me
  4. The Devil's Been Busy
  5. 7 Deadly Sins
  6. Poor House
  7. Where Were You Last Night?
  8. Cool Dry Place
  9. New Blue Moon
  10. You Took My Breath Away
  11. Wilbury Twist

Projets sans lendemain

The Traveling Wilburys Collection
The Traveling Wilburys Collection, coffret paru en 2007 et regroupant l'œuvre du groupe.

Ce volume 3 est le deuxième et dernier disque des Wilburys. Pourtant, George avait déclaré avec enthousiasme (tout en poursuivant la plaisanterie des opus sautés) : « Il y aura sans aucun doute un Traveling Wilburys Vol. 5. Nous avons tous tellement adoré ça. ». En réalité, la seule et dernière autre production des Wilburys sur disque paraît discrètement en 1992. Harrison publie alors son Live in Japan dont il attribue la production à Spike et Nelson Wilbury, c'est-à-dire à lui-même.

À la même époque, George évoque la possibilité d'une tournée. Il explique être intéressé par le concept, soit pour chanter les titres du groupe, soit pour chanter ensemble les titres de chacun. Tom Petty est plus sceptique : le groupe n'en a jamais discuté sérieusement, et une tournée formaliserait trop ce qui est simplement la rencontre de quelques amis désireux, justement, de s'éloigner de la forme stricte des groupes classiques.

Du vivant d'Orbison, l'idée d'un film avait été ébauchée : le tournage des clips des chansons devait en être la base, et un réalisateur était même trouvé. La mort du chanteur a cependant mis fin au projet. Après 1990, les Wilburys n'ont plus enregistré ensemble, et la mort de Harrison en 2001 a très certainement signé la fin définitive du groupe.

Malgré cela, en 2007 a été publié un coffret reprenant les deux albums (dont le tirage était épuisé). Des bonus étaient également présents : chansons inédites (notamment le single Nobody's Child, mais aussi une reprise de Runaway, de Del Shannon, popularisée en français par l'adaptation de Dave en Vanina) et vidéos. Le coffret a créé la surprise en atteignant la tête des charts dans plusieurs pays.




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