Within You Without You

Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, 1967
 

1967 est une année charnière pour les Beatles. Avec l'album Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, ils publient ce qui restera aux yeux du public leur plus grande œuvre. Le disque qui est encore aujourd'hui considéré par le magazine Rolling Stone comme le plus grand album de tous les temps, est en effet une merveille de diversité et d'originalité, à des lieues de ce que faisait le groupe ne serait-ce que deux ans auparavant. Malgré cela, ce n'est pas le disque qui fait le plus l'unanimité aux yeux des membres du groupe eux-mêmes. Paul, bien entendu, le chérit : c'est lui qui l'a conçu, en a composé la plupart des chansons, a, en quelque sorte, mené les opérations. John, à l'époque plongé dans le trip LSD, n'y a pour sa part prêté qu'une attention distraite, qui a pourtant abouti à d'énormes chansons. Ringo et George, en revanche, se sont sentis exclus de l'initiative. Dans cette débauche d'orchestres et d'effets sonores, les pistes rythmiques ne sont finalement que vite enregistrées, et les batteries et guitares vites rangées. Ringo le dira d'ailleurs, son plus grand souvenir de l'enregistrement de Pepper, c'est qu'il y a appris à jouer aux échecs pendant son temps libre !

Pochette de Sgt. Pepper`s Lonely Hearts Club Band
Within You Without You est l'unique chanson de George sur le mythique album Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band.

George prend les choses plus mal. Alors que son talent de compositeur s'affinait sur Revolver, il se sent maintenant rejeté. La première chanson qu'il a proposée, Only a Northern Song, a été rejetée et devra attendre quelques années de plus pour être publiée. Devant ce sentiment d'exclusion, George décide de revenir à ce qui fait sa différence, de continuer à s'isoler du groupe sans pour autant le quitter. Quel meilleur moyen pour cela que de composer une nouvelle chanson à l'indienne, dans la lignée de Love You To ?

Lorsque George présente sa composition au groupe, aidé de sa guitare, elle ne fait pas grande impression. Le texte est certes profond : il parle des déboires de la société occidentale, des egos exacerbés qui empêchent les gens de communiquer, de la nécessité de parler aux gens avant qu'il ne soit trop tard, du fait que tous les hommes ne sont, finalement, qu'un. Le tout prend la forme du récit d'une conversation philosophique, qui se fait sur un ton relativement lent et monocorde. L'ingénieur du son Geoff Emerick explique ainsi : « Pour ma part, je trouvai la chanson fadasse. Bien entendu, le fait de l'entendre jouer simplement à la guitare accoustique ne donnait qu'une idée très minime de la superbe chanson que ça allait devenir quand tous les re-re seraient terminés, mais à l'époque elle fit lever au ciel les yeux des autres Beatles et de George Martin. »

Une première séance débute dans les studios Abbey Road le 15 mars 1967. Tous les Beatles sont présents, mais seul George va véritablement participer. Ringo joue aux échecs avec Mal Evans dans un coin de la pièce, Paul s'intéresse vaguements aux instruments. Quant à John, Geoff Emerick raconte qu'il « avait l'air de s'emmerder copieusement. » Le sol de la pièce a été recouvert de tapis pour permettre aux musiciens indiens de jouer en étant assis par terre. Leurs noms sont inconnus. Ils jouent des instruments traditionnels : tablâ, du dilruba et du swarmandal, ainsi qu'un tamboura. George et le roadie Neil Aspinall jouent également de cet instrument.

Le 22 mars, George retourne en studio pour continuer l'enregistrement. Les trois autres Beatles sont présents, mais s'ennuient tellement qu'on les fait sortir pour écouter les mix des autres chansons dans une régie voisine. Cela ne dérange pas particulièrement George qui continue à travailler sa propre partie de dilruba. La chanson est alors loin d'être terminée : cette nouvelle séance s'est pourtant éternisée jusqu'à plus de deux heures du matin.

George Harrison jouant du sitar
George joue lui même du sitar sur cette chanson.
Musiciens :
  • George Harrison : chant, sitar, dilruba, tamboura
  • Neil Aspinall : tamboura
  • Erich Gruenberg, Alan Loveday, Julien Gaillard, Paul Scherman, Ralph Elman, David Wolfsthal, Jack Rothstein, Jack Greene : violon
  • Reginald Kilbey, Allen Ford, Peter Beavan : violoncelle
  • Musiciens indiens inconnus : tamboura, dilruba, swarmandal, tablâ

Within You Without You est ensuite laissée quelques temps de côté. Elle ne sera retravaillée que lors de la toute dernière séance de travail sur Pepper, le 3 avril. Aucun des autres Beatles n'assiste à cette dernière séance aux allures de marathon : elle débute à 19 heures pour se terminer... à 6 h 30 du matin le lendemain. On ne le remarque pas forcément à la première écoute, mais Within You Without You contient également un orchestre à cordes occidental. Huit violonistes et trois violoncellistes sont en effet présents dans le grand studio 1 d'Abbey Road pour jouer une partition difficilement adaptée par George Martin. Le pauvre producteur a en effet dû « traduire » des codes musicaux totalement inconnus en Europe. Les musiciens doivent s'y reprendre à plusieurs fois pour maîtriser les successions de notes complexes et inhabituelles. Le travail fini (à trois heures du matin, tout de même !), il est temps de changer de studio... et de continent. Retour en Inde, dans le studio 2, où George enregistre la partie de sitar qui suit son chant. En parlant de chant, c'est la dernière chose que George enregistre, totalement épuisé, dans une ambiance particulière : volets baissés, entouré de bougies et d'encens. Ce côté presque « léthargique », comme le note Geoff Emerick, s'adapte parfaitement à la chanson.

Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band sort le 1er juin 1967. Within You Without You y occupe une place particulière, puisqu'elle ouvre la face B. Elle fait suite au très baroque Being For The Benefit Of Mr. Kite! de John Lennon, et précède When I'm Sixty-Four, la chanson aux airs de music-hall interprétée par Paul McCartney. C'est donc une pause particulièrement calme au milieu de passages plus vifs et légers. Si elle est la plus particulière et la plus exotique des chansons de l'album, peut-être aussi la moins commerciale, elle en est le véritable cœur spirituel et philosophique.

Les autres Beatles avaient eu beau faire preuve de peu d'attention pendant l'enregistrement, ils ne tarissent pas d'éloges sur le résultat final. « Within You Without You est génial. Je l'adore. » déclare ainsi Ringo Starr trente ans plus tard durant les interviews du projet Anthology. Quant au pourtant très critique John Lennon, il convient que « c'est une des meilleures chansons de George. Et une de mes préférées parmi les siennes. Il est limpide dans cette chanson. Son esprit et sa musique sont limpides. C'est là son talent inné ; il a trouvé cette sonorité. »

Ces deux réactions illustrent à la perfection la façon dont on apprécie à sa juste valeur cette chanson. Loin d'être un air pop qui s'insinue immédiatement dans les esprits, elle est austère au premier abord. Il faut être dans de bonnes conditions pour l'écouter, laisser les paroles s'insinuer dans notre esprit, les comprendre et les apprécier, pour se rendre compte qu'il s'agit, en effet, d'une très grande chanson de George.

Paroles :
We were talking... about the space between us all
And the people... who hide themselves behind a wall of illusion
Never glimpse the truth
Then it's far too late-when they pass away.

We were talking... about the love we all could share
When we find it, to try our best to hold it there...
With our love, with our love... we could save the world.
If they only knew.

Try to realize it's all within yourself
No one else can make you change
And to see you're really only very small,
And life flows on within you and without you.

We were talking... about the love that's gone so cold
And the people... who gain the world and lose their soul
They don't know... They can't see...
Are you one of them?

When you've seen beyond yourself, then you may find,
Peace of mind, is waiting there-
And the time will come when you see we're all one,
And life flows on within you and without you.
Nous parlions... de l'espace entre nous tous
Et des gens... qui se cachent derrière un mur d'illusions.
Ne cachez jamais la vérité
Ensuite il est bien trop tard quand ils meurent.

Nous parlions... de l'amour que nous pourrions tous partager.
Quand nous le trouvons, essayer de notre mieux pour le conserver...
Avec notre amour, avec notre amour, nous pouvons sauver le monde.
Si seulement ils savaient.

Essaye de comprendre que tout est en toi,
Personne d'autre ne peut te faire changer.
Et de voir que tu es simplement tout petit
Et que la vie file à travers toi et sans toi.

Nous parlions... de l'amour qui est devenu si froid
Et des gens... qui gagnent le monde et perdent leur âme.
Ils ne savent pas... Ils ne peuvent pas voir...
Es-tu l'un d'eux ?

Un fois que tu auras vu en toi, alors tu pourras voir
Que la paix de l'esprit t'y attend...
Et le moment viendra où tu verras que nous sommes tous un,
Et que la vie file à travers toi et sans toi.



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