The Light That Has Lighted the World

Living in the Material World, 1973
 

Après un début marqué par le tube Give Me Love (Give Me Peace on Earth) puis le dynamique Sue Me Sue You Blues, Living in the Material World prend un tour plus pensif et intime avec The Light That Has Lighted the World, chanson qui porte en elle les germes de la brouille entre Harrison et ses critiques. Avec cet émouvant texte sur le droit de changer et de rester soi-même, un thème repris dans d'autres chansons de l'album (notamment Who Can See It), George tente en effet de se débarrasser de son héritage de Beatle. Se pose alors le paradoxe qui dirige tout le reste de sa carrière : peut-on vieillir quand le monde s'attache à tout prix à celui que vous étiez à vingt ans ?

The Light That Has Lighted The World est l'un des morceaux les plus personnels de l'album Living in the Material World

Le texte était à l'origine beaucoup moins personnel : Harrison comptait en réalité composer une face B pour la chanteuse Cilla Black, autre jeune de Liverpool connaissant le succès en ce début des années 1970. Le thème qu'il désire alors évoquer est commun aux deux artistes ; la façon dont les gens, après avoir soutenu leurs ascension, leur reprochent d'avoir changé. C'est ainsi que naissent les deux premiers vers : « I've heard how some people have said I have changed, that I'm not what I was, how it really is a shame » (« J'ai entendu la façon dont certains disent que j'ai changé, que je ne suis plus qui j'étais, que c'est vraiment honteux »). Passé ces quelques mots, Harrison prend conscience du caractère personnel du thème, et guide sa chanson vers une nouvelle dimension. Ce n'est plus le simple changement qui est évoqué, mais la puissante élévation spirituelle qu'il connaît depuis le milieu des années 1960.

Devenu plus sérieux, s'exprimant sur des sujets plus profonds, Harrison est tiraillé. Le Concert for Bangladesh lui a rappelé à quel point le public était attaché à lui, en témoigne l'énorme succès connu, de même que celui de All Things Must Pass. Mais le musicien n'est pas dupe et sait que le public s'attache surtout au George qu'il était lors de ses premiers passages à la télévision américaine, aux chansons naïves et à la répartie facile. Or, ce George là n'existe plus que dans le cœur des fans ; Harrison se pose désormais bien d'autres questions, médite, réfléchit sur le monde, et aspire surtout à faire passer des messages de tolérence, et de détachement, à ceux qui veulent les entendre. Si les critiques sur ce changement le blessent, c'est parce qu'elles touchent un engagement spirituel profond et sincère, à des lieux du simple effet de mode.

Le texte dérive alors vite pour dénoncer ces sourcils qui se lèvent avec dédain face à lui, cachant mal un certain mépris. Plus encore, Harrison s'attriste de voir ces gens « haïr ceux qui sont heureux et libres », car ils sont incapables de chercher eux-mêmes une certaine sérénité, cette « lumière qui a éclairé le monde ». Le chanteur prend pitié de ceux qui sont incapables d'accepter le changement, « comme s'ils préféraient réarranger la nature elle-même », et finit par affirmer sa gratitude envers tous ceux qui sont « heureux et libres », car ils l'assistent dans sa quête spirituelle en lui donnant de l'espoir. Paroles profondes, mais surtout sincères, d'un homme qui, à plusieurs reprises dans les années à venir, sera poussé à faire passer par tous les moyens un même message : « laissez-moi être moi-même ». Après sa mort, Elton John écrira en 2002 au sujet de Harrison une phrase résumant bien son état d'esprit dans cette chanson : « Il n'aimait pas la célébrité. Je crois qu'il en avait eu assez en 1970 pour remplir trois vies... Il avait trouvé quelque chose de plus précieux que la célébrité, plus que la richesse, plus que tout. » Sur l'inutilité de la peur face au changement, Harrison lui-même écrit dans ses mémoires en 1980, au sujet de cette chanson ,: « Toute la vie n'est que changement : du matin au soir, du printemps à l'hiver... de la naissance à la mort... »

Musiciens :

La chanson est particulièrement importante pour son auteur, qui envisage jusqu'à janvier 1973 (quatre mois avant sa sortie), de donner à son futur album le titre de The Light That Has Lighted The World. Le morceau est enregistré dans sa version définitive fin 1972, dans une orchestration très dépouillée par rapport aux chansons d'All Things Must Pass, surproduites du goût même de leur auteur. Cela n'empêche pas cependant la présence d'un accompagnement conséquent, avec plusieurs guitares acoustiques jouées par Harrison lui-même, de même que des solos de slide (particulièrement caractéristiques de l'album qui est considéré comme un sommet du guitariste de ce point de vue) ; Nicky Hopkins, l'un des pianistes de studio les plus renommés du moment (il a notamment joué le solo de piano déchaîné sur Revolution, des Beatles), joue du piano en réponse à l'harmonium de Gary Wright. Enfin, deux autres fidèles, Klaus Voormann et Jim Keltner, assurent la basse et la batterie. Enregistrement entre intimes pour une chanson personnelle.

À sa sortie, Living in the Material World connaît un grand succès commercial, mais est assez éreinté par la critique, qui reproche trop de chansons « molles », notamment The Light That Has Lighted The World. Ce faisant, la presse musicale illustre parfaitement le constat que faisait Harrison dans sa chanson, et les journalistes, peu dupes, savent qu'ils sont visés. Il leur faudra longtemps pour pardonner au musicien, et les critiques saignantes de Dark Horse tirent peut-être une partie de leur origine dans les paroles de cette chanson qui les dénonçait. La leçon n'empêchera pas Harrison de récidiver dans les répliques aux journalistes, notamment avec This Guitar (Can't Keep from Crying), deux ans plus tard.

Avec une belle mélodie et des paroles profondes, The Light That Has Lighted The World n'en est pas moins une pièce maîtresse de l'oeuvre de Harrison, indispensable pour comprendre l'homme qu'il était, et elle est aujourd'hui reconnue à sa juste valeur. Une version acoustique préparatoire, avec George seul sur une guitare à douze cordes, conclut la compilation Early Takes Vol.1. La voix déchirée et déchirante du chanteur et l'arrangement beaucoup plus simple du morceau magnifient le texte et la chanson, pour une écoute qui vaut véritablement le coup.

Paroles :
I've heard how some people,
Have said that I've changed,
That I'm not what I was
How it really is a shame.

The thoughts in their heads,
Manifest on their brow
Like bad scars from ill feelings
they themselves arouse

So hateful of anyone
That is happy or free
They live all their lives,
without looking to see
The light that has lighted the world

It's funny how people,
just won't accept change
As if nature itself
They'd prefer re-arrange

So hard to move on
When you're down in a hole
Where there's so little chance,
to experience soul

I'm greatful to anyone,
that is happy or free
for giving me hope
while I'm looking to see
The light that has lighted the world


J'ai entendu comment certains
Ont dit que j'ai changé,
Que je ne suis plus ce que j'étais,
Que c'est vraiment honteux.

Les pensées dans leur tête
Se manifestent sur leurs sourcils
Comme de mauvaises cicatrices de sales sentiments
Qu'ils réveillent eux-mêmes.

Tellements haineux de quiconque
Est heureux ou libre
Ils vivent tous leurs vies,
Sans chercher à voir
La lumière qui a illuminé le monde.

C'est drôle comme les gens,
N'acceptent pas simplement le changement
Comme si la nature elle-même,
Ils préféraient réarranger.

Tellement difficile de bouger
Quand on est au fond d'un gouffre
Où il y a si peu de chance
D'expérimenter la puissance de l'âme

Je suis reconnaissant à quiconque
Est heureux ou libre
Car il me donne de l'espoir
Quand j'essaie de voir
La lumière qui a éclairé le monde.

 



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